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État des lieux de la scène techno underground française


LA SCÈNE ALTERNATIVE FRANÇAISE - Depuis quelques années la scène française bénéficie d’un dynamisme sans précédent. Cette scène n’a cependant rien à voir avec la French Touch des années 2000, qui a longtemps définie l’image de la France à l’international en matière de musiques électroniques. D’ailleurs, certains clubs sont des figures de proue de cette mouvance à Paris et de l’exportation du son français à l’étranger mais également dans plusieurs autres grandes villes qui s’ouvrent à un genre différent ; la Techno.


Concrete ou encore RexClub sont souvent cités comme l’incarnation du renouveau de la scène techno sur le territoire, mais les autres scènes locales ne sont pas en reste et possèdent de nombreux lieux reconnus (l'Iboat à Bordeaux, Le Sucre à Lyon, le 101 à Clermont Ferrand, Le Bikini à Toulouse ou l’Ostra à Nancy...).


CONCRETE © Jacob Khrist

Preuve de ce développement exponentiel et du besoin d'en établir un état des lieux, les acteurs institutionnels du champ musical ont pris acte de cette dynamique*. Mais l'acceptation de la musique par certaines institutions et médias**, ainsi que sa démocratisation envers le public et le développement des lieux qui en sont la vitrine, ont pu donner ces dernières années une image d'un milieu plus accessible, peut-être moins alternatif.


Cette évolution pousse à s'interroger sur le terme « underground », qui se dit d’œuvres, de milieux ou de mouvements artistiques produits hors des circuits traditionnels, commerciaux.

On peut tenter de dresser une dichotomie entre une techno « grand public », celle des grands acteurs - festivals, clubs -, qui drainent la majeure partie du marché, et une scène plus alternative, bien que la frontière entre ces deux catégories soit évidemment poreuse.

D’un côté, certains collectifs sont désormais bien installés dans le milieu warehouse*** - Possession -. Alors que d'autres investissent à la fois les clubs mais organisent aussi des événements dans des lieux alternatifs - Exil - d’autres encore ouvrent temporairement des espaces plus intimistes - Subtyl avec l'expérience éphémère du Méga Destock -. Il y en a aussi qui ont commencé en free party et qui se dirigent maintenant vers des soirées plus encadrés et payantes - Razance - ou d’autres qui défendent les codes queer - Myst -.


Megadestock © Subtyl D’un autre côté, de nombreux collectifs irriguent la scène sur tout le territoire, de Qui Embrouille Qui à Paris, en passant par Positive Éducation à Saint Étienne, ou le Metaphore Collectif à Marseille, pour ne citer qu'eux, et des lieux plus ouverts et hybrides que les clubs se développent un peu partout. L’esthétique et les manières de faire, propres à chacun de ces collectifs, sont représentatives du dynamisme de cette scène alternative qui transite hors des clubs et autres grosses structures, qui se caractérise par une plasticité et une capacité à surprendre et à innover. Organisation de soirée, mais aussi parfois création de leur propre label ou de leur agence de booking, les acteurs de cette scène underground ne se cantonnent pas à une activité particulière, et continuent en cela de proposer des expériences alternatives que les clubs ou festivals ne peuvent pas forcément offrir (du fait d'une organisation plus normée, contrôlée, régulée, et donc moins souple).


En parallèle des clubs et des festivals, l'émergence de cette nouvelle scène réactive l'aspect “débrouille” où le DIY se développe petit à petit. Tout cela étant motivé par l'envie de sortir de l'univers cloisonné de la boîte de nuit et de renouer avec un esprit plus brut.


L’exemple des warehouse semble assez pertinent ; ces événements investissent le temps d’une nuit des lieux désaffectés parfois aux frontières de l’illégalité.

Mais la quête d’un retour aux aspects plus transgressifs de la rave va paradoxalement de pair avec la professionnalisation du milieu. Professionnalisation qui semble caractériser l’évolution de la plupart des cultures underground/alternatives. La techno n'est donc en cela pas une exception : cultiver une image transgressive, mais tendre vers une (inévitable?) professionnalisation des acteurs du milieu, tels sont les enjeux qui travaillent le milieu underground de la techno actuellement. Les collectifs warehouse jouent ainsi sur les codes de l'underground (lieux industriels éloignés des centres urbains et de leurs impératifs économiques et sociaux ; format de soirées qui se décline sur une dizaine d'heures et allant donc à l'encontre de la temporalité de la vie quotidienne ; localisation secrète envoyée au dernier moment, line up pointu qui appelle un public d'initiés prêt à se déplacer assez loin pour l'occasion...).


EXIL © Alex Verhalle

Par ailleurs, ces mêmes soirées côtoient les événements en clubs ou en festivals sur des applications qui témoignent de la professionnalisation du milieu, et qui permettent en un clic de trouver un événement - Kraze - et de prendre son billet dans la foulée - Shotgun -.

La professionnalisation n'est pas mauvaise en soi, elle témoigne au contraire du sérieux du milieu et des acquis d'un certain "savoir faire" dans la façon de réaliser les choses. Mais elle s'accompagne parfois d'une entrée dans les circuits « mainstream ». Les warehouse empruntent par exemple les codes du marketing événementiel (communication intensive sur les réseaux sociaux, installations visuelles et jeux de lumière pour proposer un véritable spectacle, frôlant parfois le côté « entertainment »...). Leur fonctionnement tend par ailleurs vers la voie légale (concernant la scène parisienne qui est extrêmement riche, on peut citer les Docks, et plus récemment, les studios situés aux périphéries de Paris; à SaintDenis & Aubervilliers.


Peut-on qualifier de warehouse et attribuer l'adjectif « underground » à ces événements ?


La question reste ouverte. Néanmoins cette dynamique renouvelle indubitablement l'expérience des soirées et l'approche de la scène en participant aux mutations du milieu techno en général. Cela dessine parfois de nouveaux enjeux, voire de potentielles nouvelles rivalités (par exemple en début d’année le syndicat SNEG&Co décriait la concurrence déloyale des warehouse et leurs problèmes de sécurité). Mais quid du militantisme ?


La scène techno actuelle donne peut-être l’image d’un milieu plus lisse, comme si le fait de représenter pleinement une partie de l'offre culturelle actuelle était allé de pair avec une baisse des revendications/contestations politiques vives, qui sont pourtant souvent attachées à tout mouvement underground. Une forme d'’activisme se retrouve dans l’esprit de certains collectifs, à travers des questions ancrées dans les enjeux de société contemporains (aide aux plus démunis et/ou au réfugiés, questions LGBTQ+, écologie...). L'engagement reste cependant assez vif lorsqu’il s’agit de problématiques intrinsèques au milieu : récemment, l'intervention des forces de l'ordre en soirées a été perçue comme un relent de conservatisme vis-à-vis de la techno, provoquant l'indignation d'un public qui n'a sûrement été que rarement confronté à ce type de mesures radicales.

De telles entraves réactivent le sentiment d'appartenance à une communauté qui possède ses propres codes mais aussi une approche singulière de faire la fête de manière plus souple, moins normée, que ce qu'on daigne lui offrir dans les grosses structures.

Les questions qui se posent sont donc :

Quel avenir pour cette scène alternative ?

Est-ce que la professionnalisation ne risque pas d'aseptiser cet esprit underground ? Ou au contraire de permettre à Paris de rayonner à l'international comme nos voisins européens ?


Possession © Mariana Matamoros

* La SACEM présentait en 2016 son premier rapport consacré aux musiques électroniques, en distinguant la techno/house, du reste du secteur, reconnaissant par là des logiques de fonctionnement et des caractéristiques propres à ce milieu

** En 2017 la plateforme vidéo du Figaro invitait Chloé et le président de Technopol pour évoquer les enjeux de l’électronique en France

*** Au sens stricte le terme désigne seulement une structure, un hangar. Par extension il désigne aujourd'hui un type de soirées techno qui se tiennent hors des lieux traditionnellement dédiés à cette musique (les clubs etc.). Ecrit par Naomi

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